L'ECOLE D'APPLICATION DU CORPS D'ETAT-MAJOR




Soldat de l’An II, capitaine par voie d’élection, officier d’état-major en tant qu’adjudant chef de brigade puis adjudant-général, général de division en 1794 et titulaire du brevet de « premier lieutenant de l’armée » décerné par le Premier consul en 1799, conseiller d’État, ambassadeur mais surtout chef de guerre, le maréchal Gouvion Saint-Cyr était l’un des plus talentueux lieutenants de l’Empereur. Il s’est rallié aux Bourbons sans se renier en politique.


Pendant deux ans, de 1817 à 1819, en présence des baïonnettes étrangères encore rassemblées aux frontières, il entreprend comme ministre de la Guerre une œuvre fondatrice pour l’armée du XIXe siècle et s'empresse de la doter d'un corps d'état-major, tel que son expérience éclairée l'avait conçu et mûri. En effet, sa méthode personnelle de commandement lui avait fait sentir les insuffisances des états-majors à la fin de l’Empire. « Des aides de camp aussi braves qu’élégants, mais désignés par la faveur ou l’amitié » manquaient trop des connaissances indispensables pour remplir avec fruit le rôle d’intermédiaire entre le chef et ses troupes.


Il avait compris depuis longtemps que la considération, le respect que doivent commander les officiers d'état-major dans toutes les exigences de leur service devaient être conquis par une instruction solide et variée, comme leurs attributions le sont elles-mêmes ; qu'enfin la meilleure garantie de cette instruction serait dans la création d'une école où l'on enseignerait tout ce qu'il importe à l'officier d'état-major de bien connaître, et qui aurait seule le privilège de recruter l'état-major de l'armée.


C'est donc pour obéir à une conviction que partageaient d'ailleurs les généraux les plus distingués de l’époque, que le maréchal Gouvion Saint-Cyr rédige et fait approuver l'ordonnance du 6 mai 1818 portant création du corps royal d'état-major et de son école d'application.


Le 2 juillet 1818, en exécution de cette ordonnance, le maréchal de camp Desprez est nommé au commandement de l’École. C'est autant au crédit du général de Clermont-Tonnerre, autant qu'à sa valeur personnelle, qu'il doit sa réintégration dans les cadres et sa nomination à la tête de l'École.


Sorti de l'École polytechnique au premier rang des élèves de sa promotion, le général Desprez avait servi avec une grande distinction, d'abord comme officier du génie, et ensuite comme aide de camp de Joseph Bonaparte. Il avait pris part à la bataille d'Ulm, à la bataille d'Austerlitz, fait les campagnes d'Espagne et de Russie puis avait été nommé maréchal de camp à la Restauration. Pendant les Cent-Jours, il avait choisi d'être à nouveau l'aide de camp de Joseph Bonaparte ; il avait donc été mis en non-activité au retour de Louis XVIII.


Les sciences exactes avaient toujours été son étude de prédilection mais, doué d'une extrême facilité de conception et de la mémoire la plus heureuse, il n'avait négligé aucune occasion d'augmenter en même temps ses connaissances historiques et littéraires. L'instruction forte et variée qu'il possède lui permet donc de tracer avec sûreté la route qu'ont à suivre les élèves de l'École d'état-major.


Seize officiers généraux lui succéderont à la tête de l’école. Les deux derniers seront les généraux Gandil et Lewal qui assureront sa transformation en École militaire supérieure puis en École supérieure de guerre.

 

Organisation :


Son premier soin, lorsqu'il est appelé au commandement de l’école qui vient d'être fondée, mais qui n'a point encore d'existence réelle, est de provoquer la réunion, sous sa présidence, d'une commission chargée de rédiger et coordonner un projet de règlement du service intérieur de l’école, lequel doit embrasser, dans ses dispositions étendues, les détails de l'administration, du service, et de la discipline de l'École.


Ce règlement provisoire, soumis au maréchal Gouvion Saint-Cyr et approuvé par lui le 7 janvier 1819, est modifié et rendu définitif le 14 du même mois de l'année suivante par le marquis de Latour-Maubourg, alors ministre de la guerre. Il sera modifié à différentes époques : le 24 novembre 1828, le 7 mai 1836, le 8 mars 1841, le 15 avril 1855 et le 20 janvier 1870.


Sous les ordres du général de brigade commandant l’École, le personnel comprend :

 

État-major de l’École :


- Un colonel ou lieutenant-colonel d’état-major commandant en second et directeur des études ;

- Un chef d'escadron d’état-major sous-directeur des études, chargé de la surveillance du service intérieur et de l’instruction théorique sur les manœuvres et les règlements ;

- Trois capitaines d’état-major chargés des détails du service intérieur et qui concourent à l’instruction des élèves ;

- Un officier de santé.

 

Professeurs militaires :


- Un capitaine ou chef d'escadron d’état-major professeur de machines et de sciences appliquées ;

- Un capitaine ou chef d'escadron d’état-major professeur de cosmographie, de géographie physique et de statistique ;

- Un chef d'escadron ou chef d'escadron d’état-major professeur de géodésie et de topographie

- Un capitaine ou chef d'escadron du génie professeur de fortification ;

- Un capitaine ou chef d'escadron d’artillerie professeur de cette arme ;

- Un sous-intendant professeur de législation et d’administration militaire ;

- Un capitaine ou chef d'escadron d’état-major professeur d’art militaire ;

- Trois professeurs adjoints : un adjoint au professeur de machines et de sciences appliquées chargé d’aider le professeur d’artillerie ; un adjoint au professeur de topographie et de géodésie chargé d’aider le professeur de géographie ; un adjoint au professeur de fortifications chargé d’aider le professeur d’art militaire ; les professeurs adjoints sont en outre chargés de la conduit des travaux topographiques sur le terrain.

- un chef d'escadrons de cavalerie, écuyer en chef, professeur d’équitation et d’hippologie ayant sous ses ordres : un capitaine de cavalerie instructeur chargé de l’instruction militaire à cheval ; un capitaine de cavalerie écuyer chargé de la surveillance du matériel de manège et de la direction du petit état-major.

 

Professeurs civils :


Deux professeurs de dessin ;

Un professeur de langue allemande et un professeur adjoint ;

Un professeur de langue italienne (rapidement supprimée) ;

Un professeur d’escrime.

 

Hormis en fin de période, la médiocrité du corps professoral est relevée à plusieurs reprises ; certains professeurs y effectuent toute leur carrière et l’un des premiers soucis des réformateurs de l’École supérieure de guerre sera de bouleverser les habitudes en renouvelant totalement le personnel enseignant.


En complément :

Encadrement de l'École d'application d'état-major.

 

 

Employés :


Un trésorier secrétaire, bibliothécaire et archiviste et un commis aux écritures.

 

Personnel de service :


Un portier, deux garçons de salle, un tambour ou clairon, un homme de peine.

 

Personnel du manège :


Un sous-lieutenant ou lieutenant du service des remontes, commandant le détachement des cavaliers de remonte et des cavaliers de manège, également officier de casernement et directeur des ordinaires ; un vétérinaire de 1re classe ; un petit état-major (un adjudant maître de manège, deux maréchaux-des-logis sous-maîtres, un brigadiers et cinq maréchaux ferrants).

 

Localisation :


Jusqu’en 1823, l’École est installée dans un hôtel loué au marquis de La Briffe, aux nos 2 et 4 de la rue de Bourbon (actuelle rue de Lille), à Paris.


Comme les locaux mis à sa disposition étaient insuffisants, on s'avisa que l'hôtel de Villeroy, au 26, rue de Varennes, avec ses vastes dépendances nouvelles, pourrait facilement la recevoir, et, au milieu de l'année 1822, le conseil de santé des armées recevait l'ordre de lui céder la place ; l’École y reste jusqu’en 1827.


A partir de 1842, elle se trouve dans l'ancien hôtel de Sens, rue de Grenelle.

 

Élèves :


Les modalités d’admission des élèves fixées initialement par l’ordonnance du 6 mai 1818 varieront à plusieurs reprises pour s’adapter aux besoins du temps de paix ou du temps de guerre : les ordonnances du 23 février 1833 et du 24 avril 1858, le décret du 8 juin 1861, les décisions ministérielles des 20 et 21 juillet 1861, la note du 22 juillet 1861 et la dernière, la note du 6 juin 1872.


Le ministre détermine chaque année, d'après l'ordre successif des numéros de sortie, le nombre des élèves qui seront admis, sur leur demande, à concourir pour les places de sous-lieutenants élèves à l'École d'application d'état-major. Le nombre des candidats est, en principe, double de celui qui doit former, pour l'année, le recrutement de l'École. Ils sont choisis parmi ceux de l’École spéciale militaire et de l’École polytechnique susceptibles d’obtenir le brevet de sous-lieutenant, ainsi que parmi les sous-lieutenants de l’armée. Ils ne sont admis que par voie de concours.


Les examens sont subis devant une commission spéciale désignée par le ministre de la guerre. Le programme est le même que celui de sortie de Saint-Cyr, auquel s'ajoutent des épreuves écrites, des fragments de dessin exécutés sous les yeux de la commission et, enfin, des examens équestres propres à faire constater sous ce rapport l'aptitude de chaque candidat au service spécial d'état-major.


Ces principes consacrent une régularité certaine dans le recrutement mais cachent mal des passe-droits et des anomalies qui entretiendront un débat de fond pendant toute l’existence de l’École et du corps d’état-major.

- Variation d’une année sur l’autre de l’effectif choisi ; l’effectif moyen d’une promotion s’établit autour de trente stagiaires et s’avère, sur la longue durée, insuffisant ;

- Places réservées, sans concours d’entrée, aux polytechniciens ;

- Élèves surnuméraires sans conditions d’entrée imposés par la cour jusqu’au milieu du XIXe siècle ;

- Suspicions autour des épreuves du concours d’entrée « qui avaient pour but principal de se débarrasser des élèves dont on ne voulait pas. »


Les officiers élèves passent deux ans à l’école et sont répartis en deux divisions, ceux entrant à l’école formant la deuxième division. L’officier élève qui figure le premier sur la liste de classement de chaque division en est le chef.


En complément :

- Liste des promotions de l'École d'application d'état-major.





Enseignement

 

L'enseignement comporte des mathématiques, de la géométrie descriptive, de la physique, de la chimie, de la cosmographie, de la géographie, de la topographie, des cours d'artillerie, des études des différentes forteresses, une instruction théorique et pratique sur les manœuvres de cavalerie et d'infanterie. L'élève doit aussi se perfectionner, en équitation, en danse, en escrime, en langues étrangères, connaitre tous les règlements de l'administration militaire. Ajoutons à cela l'histoire des peuples, l'histoire des guerres, l'art militaire, la littérature, le latin et la rhétorique, sans oublier bien entendu les différents travaux graphiques.

 

La durée des études est de deux ans. Après ce temps, les élèves qui ont satisfait aux examens, sont appelés, dans l’ordre de leur numéro de sortie, à accomplir des stages dans les régiments d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie de l’armée. Ce n’est qu’après ces stages qu’ils remplissent des fonctions d’officiers d’état-major.

 

La scolarité ne semble pas avoir laissé des souvenirs impérissables dans les mémoires des officiers du XIXe siècle qui insistent plus volontiers sur leur carrière en Afrique. D’autres stigmatisent l’aspect théorique d’études où la pratique n’excède jamais un quart de l’emploi du temps en deuxième année.

 

Hormis en fin de période, où le capitaine NIOX, professeur de géographie militaire, est à l’origine d’un travail fondamental dans ce domaine, la médiocrité du corps professoral est relevée à plusieurs reprises ; certains professeurs y effectuent toute leur carrière et l’un des premiers soucis des réformateurs de l’École supérieure de guerre sera de bouleverser les habitudes en renouvelant totalement le personnel enseignant.

 

Le régime des études est peu contraignant, la discipline approximative, la vie hors service souvent très mondaine et d’une grande liberté pour des élèves en général financièrement à l’aise et qui, une fois titularisés, bénéficieront d’avantages de solde significatifs par rapport à leurs camarades des régiments.

 

CASSAIGNE, aide de camp du maréchal PÉLISSIER à Sébastopol et élève de l’École en 1838-1839, écrit : « Il est vrai aussi que nous avons bien des ennuis et qu’un jeune officier se soucie fort peu de faire chaque jour quelques heures d’architecture ou de construire des cadrans solaires. » FIX, élève en 1848-1849, décrit le régime des études : « Neuf heures d’exercices journaliers dont deux pour l’équitation, et sept pour les études, leçons et travaux graphiques qui avaient une singulière importance ; toute la partie de l’officier du génie y était abordée ainsi que le dessin, le levé à vue, la géodésie et l’astronomie. »

 

On voit l’apport du corps des officiers du génie et des ingénieurs géographes dans cette scolarité, au détriment de la simple tactique qui est cruellement délaissée y compris dans son étude pratique sur la carte ou sur le terrain.

 

Globalement boudée par les bouillants officiers soucieux d’aller guerroyer en Afrique, critiquée et jalousée, l’École n’en est pas moins le creuset où s’initient des carrières parfois brillantes et aussi exceptionnellement rapides.